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Les mathématiques à l’ère des « premiers de cordée »

« Dans la vie quotidienne, les maths ne servent à rien, mais alors strictement à rien », selon Luc Ferry, qui prouve que l’on peut se prétendre philosophe, avoir été ancien ministre de l’éducation nationale et raconter de temps en temps quelques inepties. Des inepties pourtant dans l’air du temps, et conforment notamment avec la réforme du lycée général de 2019, qui rend possible de ne plus faire de mathématiques dès la première.

Résultat ? Aujourd’hui, près d’un bachelier général sur deux obtient son précieux sésame sans avoir fait une once de maths en terminale, alors qu’ils n’étaient que 13 % avant la réforme Blanquer de 2019 (et avant les propos aléatoires de M. Ferry).


C’est l’une des données présentées par Mélanie Guenais, vice-présidente de la Société Mathématique de France et coordinatrice du Collectif Maths&Sciences, lors du séminaire SéDiMath organisé par le CNRS lundi 13 mai dernier, disponible ici.


Avant de réformer le baccalauréat, il a fallu inventer le lycée. C’est Napoléon qui s’y est collé en 1806, non sans prendre la précaution d’en restreindre l’accès aux seuls garçons de la bourgeoisie. Il faudra atteindre plus d’un siècle, 1925 exactement, pour que les filles y soient tolérées, et plus longtemps encore pour y admettre largement les enfants des milieux populaires, au cours des années 60, montrant par là que la discrimination sociale est plus forte encore que celle liée au genre. Dans le même temps, la place des maths et des sciences au lycée est devenue de plus en plus importante, au point qu’avant la réforme de 2019, 94 % des lycéens et 82 % des lycéennes avaient le plaisir de faire au moins 3h de maths par semaine.


Mais ça, c’était avant la réforme de 2019, qui va supprimer les filières scientifiques, économiques et littéraires, remplacées par un tronc commun obligatoire de 16h, dont 2h de « culture scientifique », et trois choix de spécialités de 4h en première et deux de 6h en terminale. Les mathématiques vont ainsi se retrouver reléguer du rang de discipline obligatoire à celle de spécialité optionnelle, au libre choix des lycéens.


Mais qui choisit ? Les lycéens ? Leurs parents ? Leurs professeurs ? Ou les stéréotypes, et notamment celui qui veut que les filles ne sont pas faites pour les maths ? Car l’abandon des maths va être massif et la chute brutale, comme le montre le schéma ci-dessous.

Une chute qui concerne tous les lycéens, mais plus encore les lycéennes qui ont intégré qu’elle ne sont pas faites pour les maths (qui de toutes façons « ne servent à rien », dixit le Platon des plateaux télé). Seules les classes de terminale très matheuses, avec 9h de maths, qui accueillent majoritairement des garçons issus de milieu favorisés, voient leurs effectifs augmenter.



Autre conséquence, la réduction des mathématiques à une seule et unique spécialité se fait au détriment de l’option "Sciences économiques et sociales" - majoritairement choisie par les filles - qui mériterait une spécialité mathématique qui lui soit propre. Par ailleurs, l’obligation de ne retenir que deux spécialités en terminale a entraîné une perte de polyvalence, dommageable notamment aux lycéens – majoritairement des lycéennes - qui souhaitent s’orienter vers des études de médecine et qui sont sommés de choisir entre entre maths, physique-chimie, numérique et sciences informatiques et sciences de la vie et de la terre, autant de compétences qui ont pourtant toute leur place dans des études de médecine.


Pour résumer, la réforme de 2019 a clos une période de large diffusion de la culture scientifique, commencée au début des années 70, pour laisser la place à un système « hyper-élitiste », selon Mélanie Guenais, qui, sous prétexte de proposer un peu plus de maths à quelques élèves, les supprime carrément pour le plus grand nombre.


Il y a, somme toute, une certaine cohérence avec l’idéologie d’un Président de la République qui ne perd guère une occasion de mettre en avant les « premiers de cordée », comme est cohérent le soutien implicite de Luc Ferry, qui n’a de cesse de dénoncer l’héritage de mai 68, et notamment la massification de l’accès à l’enseignement supérieur.

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